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Pierre Kroll : ‘Un dessin de presse ne doit pas être trop beau’

Pierre Kroll
Pierre Kroll

Qui ne connaît Pierre Kroll en Communauté française ? Caricaturiste dans la presse mais aussi homme de radio et de télé, il s’invite régulièrement chez nous. Ses deux ou trois coups de crayon jetés à la une du Soir constituent souvent l’éditorial le plus concis et le plus percutant dont on puisse rêver. Rencontre avec un homme lucide qui réagit au quart de tour.

 

Avec un tel esprit vif et critique, vous n’avez jamais eu envie de faire de la politique ?

En tout cas, la politique m’intéresse, c’est sûr, et pas uniquement du fait de ma profession. Notamment tout le côté rhétorique, les débats, l’art de la persuasion… Ceci dit, le fait d’observer la vie politique depuis tant d’années m’éloigne de plus en plus de toute opinion partisane, au point qu’il me serait impossible de m’engager aux côtés de tel ou tel parti.

 

Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

Mes premiers dessins publiés dans de ‘vrais’ journaux remontent à 1984. Mais ce qui m’a vraiment lancé, c’est l’émission L’écran témoin à la RTBF, en 1985. C’était assez nouveau, à l’époque, d’avoir un dessinateur qui réagissait à chaud, durant le débat, sur les propos des invités.

 

Vous vous sentiez ‘fait pour cela’ ?

J’ai toujours beaucoup aimé crayonner. À l’école, j’avais plutôt de beaux points en dessin, mais aussi dans les autres branches. Du coup, mon père ne m’a pas spécialement dirigé vers cette voie-là. En fin de compte, je me suis tourné vers l’architecture. J’ai d’ailleurs un oncle architecte assez célèbre, Lucien Kroll, qui a notamment réalisé la Maison Médicale de l’UCL à Woluwe.

 

C’est étonnant de voir ce grand écart entre la rigueur du dessin d’architecte et votre style très relâché…

On ne construit pas un style, le dessin doit venir de manière naturelle. Il faut un peu dessiner comme on parle, en fait. Derrière mon style rapide, brouillon diront certains, il y a tout de même une capacité à dessiner de manière réaliste. De plus, n’oublions pas que, avant de travailler sur ses plans, l’architecte fait ses recherches via des dessins à main levée. Il doit avoir une capacité à voir en perspective. Or, ce travail-là, je le faisais déjà avec mon style ‘enlevé’. Donc, finalement, les deux disciplines ne sont pas aussi éloignées qu’elles le paraissent.

 

Quelles ont été vos influences ?

Si l’on prend les deux grandes écoles belges : je suis un tintinophile averti et un admirateur de la ligne claire, mais je me sens plus proche du trait de Franquin. Il y a aussi Gotlib, Bretécher, Reiser… Outre leur côté drôle et impertinent, j’ai un réel plaisir à découvrir leur ‘gratte’, leur trait. J’aime leur côté vif et spontané. L’air de rien, faire un ‘crobard’ en quelques secondes et parvenir à placer la prunelle exactement au bon endroit pour donner telle ou telle expression, ce n’est pas évident et cela demande beaucoup d’entraînement. Je pense aussi que, pour être totalement efficace, pour faire passer son message directement, un dessin ne doit pas être ‘trop beau’ ou forcer l’admiration. Ainsi, on ne s’attarde pas sur la forme pour aller directement au fond. Un dessin tout simple est parfois beaucoup plus efficace qu’une illustration très travaillée.

 

Quelles sont les personnalités que vous n’aimez pas dessiner ?

Celles qui n’ont pas un physique typé, comme Yves Leterme, Jean-Michel Javaux… Didier Reynders n’est pas facile non plus. Ceci dit, la caricature est aussi une affaire de connivence qui s’installe entre le dessinateur et ses lecteurs. J’apprécie le fait que ‘mon’ Louis Michel ne ressemble pas à celui de mes confrères. En outre, on peut également faire passer d’autres choses que le physique, notamment des traits de caractère. C’est un exercice assez jubilatoire. Par exemple, lorsque, exceptionnellement, je dessine Elio Di Rupo sans son inamovible sourire, le lecteur comprend tout de suite que l’heure est grave !

 

Avec une production pléthorique et toujours soumise à des délais serrés (Le Soir, Télémoustique…), n’avez-vous jamais eu une panne complète d’inspiration ?

L’angoisse de la page blanche est là en permanence. Quand je me rends sur le plateau de Mise au point, je n’ai aucune idée de dessin derrière la tête. Je ne me plains pas, bien sûr, je fais un métier formidable, mais il a un côté très stressant. Chercher à faire rire à tout prix, c’est parfois une souffrance, même si c’est là un bien grand mot pour une activité a priori si ludique.

 

On vous trouve impertinent, volontiers irrévérencieux, mais jamais cruel ou choquant. Est-ce que vous vous fixez une frontière pour éviter la surenchère ?

Non, je ne raisonne pas comme cela. À la base, je ne vais pas au tir aux pipes. Je ne suis pas là pour faire mal à quiconque mais plutôt pour rendre compte d’une situation tout en suscitant le rire. Ce qui ne m’empêche pas de froisser régulièrement tel ou tel homme politique, bien sûr. De toute manière, on m’a déjà à peu près tout reproché !

 

L’intelligence, c’est quoi pour vous ?

C’est ici que je devrais trouver une très belle phrase, pour que les gens me citent plus tard : ‘Comme le disait Kroll,…’ (rires) L’intelligence, pour moi, c’est comprendre, au sens le plus large du terme : comprendre l’opinion de quelqu’un d’autre, sans nécessairement l’admettre. Cela implique donc également une certaine forme d’indulgence.

 

Vous connaissez le Rotary ?

Oui, de même que d’autres service clubs comme le Lions, la Table Ronde… Je suis régulièrement invité dans les service clubs pour des conférences/débats, mais j’ai rarement le temps de m’y rendre. Ceci dit, lorsque j’y vais, je passe à chaque fois une bonne soirée !

 

Quel personnage de votre enfance vous a le plus marqué ?

Difficile à dire, je n’ai pas vraiment d’idole ou de maître. Bien sûr, on peut citer Tintin… J’ai aussi eu la chance de rencontrer Eddy Merckx, qui me semblait tellement inaccessible lorsque j’avais dix ans. Ce sont des moments touchants, durant lesquels j’ai l’impression de redevenir un gamin.

 

Si vous gagniez le gros lot au Lotto, que feriez-vous ?

Je continuerais sans doute à dessiner, mais à plus faible dose. Il y a des moments où j’ai vraiment besoin d’arrêter. Récemment, je suis parti trois semaines en vacances aux États-Unis. Durant les dix premiers jours, vous ne m’auriez fait dessiner pour rien au monde. Mais ensuite, l’envie est revenue et à Disneyland, en voyant toutes ces personnes obèses, il a fallu que je redessine des gens sur des petits bouts de papier (rires).

 

Quel est votre talent caché ?

J’aurais pu faire un bon cycliste – je n’ose pas dire que je le suis ! Je fais l’ascension du mont Ventoux une fois par an. Avec un ami médecin, c’est plus sûr…
Dans un autre domaine, on me demande aussi de plus en plus, dans les émissions télé et radio auxquelles je participe, de raconter les choses, par exemple l’actualité du mois, plutôt que de les dessiner. Si on me le demande, c’est que je ne suis pas trop mauvais dans cette discipline. J’ai donc sans doute un talent caché d’écrivain, puisque je rédige mes textes moi-même… À l’inverse, je regrette vraiment de n’avoir aucun talent musical.

 

Quelle question que nous n’avons pas posée auriez-vous aimé que l’on vous pose ?

Lorsqu’on me demande où je me situe philosophiquement, j’aime répondre que je me suis construit, que je me suis enrichi au contact de ce ‘couple mixte’ que forment mes parents. Mon père est un laïc convaincu (à 83 ans, cela commence à relever du courage…) et ma mère une catholique pratiquante. Cela m’a certainement beaucoup aidé à ouvrir mon horizon et à rester tolérant. Je comprends parfaitement les deux ‘camps’.

D.C. / JDVL - (propos recueillis le 19/09/2007)

   
   
 
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