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L’épée de Damoclès

Richard Westall, L'Épée de Damoclès (1812)
Richard Westall, L’Épée de Damoclès (1812)
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Notre conversation est rythmée par des citations, des ‘petites phrases’, historiques ou littéraires. Mais qui les a prononcées, au juste ? Est-on sûr d’avoir bien compris leur auteur ? Et que peuvent-elles nous apprendre, au-delà de la pensée-slogan ?

Internet est un dédale. On s’y perd parfois et pas toujours sans péril. Qu’on pense à ces créatures de tous les temps, monstres mi-hommes mi-bêtes, Minotaure tapis dans l’ombre des écrans, qui épient la chair des enfants et qui naissent sous la main, d’un clic de souris ; à ces bandits de grands chemins virtuels qui s’emparent d’un numéro de carte bancaire ou, comme un coucou, squattent la mémoire d’un autre ordinateur. La rue, quoi ! Mais il est un péril plus imminent et plus constant que ceux-là, suspendu au-dessus de nos têtes d’internautes comme une épée de Damoclès.

Dans un forum posté sur internet, un internaute dit savoir qui est, justement, Damoclès. Évoquant le souvenir de ses humanités, il aventure que Damoclès, tyran de Syracuse, avait coutume de suspendre une épée au-dessus de la tête de ses hôtes pour leur faire valoir la précarité des biens de ce monde et la fragilité de la vie.

L’internaute n’a pas retenu l’origine de l’expression. Un vers d’Horace, dans ses Odes, fait allusion à la légende, mais c’est Cicéron qui développera le plus l’anecdote dans ses Tusculanes.

Damoclès était courtisan à la cour de Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, au 4ème siècle avant Jésus-Christ. Flatteur comme plus d’un, il évoqua un jour la richesse de Denys et la majesté de son règne, affirmant qu’il était l’homme le plus heureux du monde. Denys lui proposa alors de goûter à cette vie de roi qui lui paraissait si éblouissante. Il installa Damoclès sur une couche d’or, couverte des tissus les plus finement brodés. Il fit poser autour de lui des plats d’or et d’argent et ordonna que fussent choisis de jeunes hommes d’une beauté remarquable, dont le rôle serait d’épier le moindre de ses gestes afin de prévenir ses désirs et de le servir au mieux.

Damoclès, nous dit Cicéron, se croyait heureux. C’est alors que Denys ordonna qu’une épée scintillante fût suspendue, à l’aide d’un crin de cheval, au-dessus de la tête de cet homme fortuné. Damoclès, dès lors, fut incapable du moindre geste. Obnubilé par l’épée, incapable de la lâcher des yeux ou d’en libérer son esprit, il supplia le tyran de le laisser s’en aller ‘parce qu’il ne voulait plus être heureux.’ Denys avait cherché à montrer qu’il n’y a pas de bonheur possible pour celui que menace toujours un péril.

Blâmera-t-on notre internaute d’avoir la mémoire aussi fragile qu’un crin de cheval et de confondre, en mêlant leurs rôles, le courtisan et le tyran ? L’expression elle-même, qui n’apparaîtra qu’au 19ème siècle dans sa forme figée, attribue à Damoclès une épée qui appartient plus vraisemblablement à Denys ; et elle ne demeure dans l’usage qu’une image de l’imminence et de la constance d’un péril et non plus une morale sur l’impossibilité du bonheur face au danger.

Mais laissons internet au risque de ses méandres. Damoclès connut des fortunes diverses. Il inspirera, au 20ème siècle, les polémologues. La polémologie, la science de la guerre, ne retient pas plus la leçon sur le bonheur que l’image sur l’imminence du péril. Son ‘complexe de Damoclès’, gommant l’épée, s’attache à l’effet produit par la proximité avec le péril, la réaction de Damoclès, en quelque sorte : le sentiment d’insécurité, qui induit des réactions de peur, de violence. Ambivalent, il peut servir de ferment de cohésion sociale. De là à imaginer une certaine instrumentalisation des peurs, comme une épée suspendue…

Damoclès a la vie dure. Cherchez le tyran.

Le Soir - 11/08/2007

   
   
 
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