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Du roman noir au polar


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Littérature de divertissement, la littérature à énigme se plaît à exercer la sagacité de son lecteur et trouve son moyen d’expression privilégié dans le roman policier. L’histoire de celui-ci ne saurait toutefois être indépendante de la société qui le produit. En ce sens, le roman policier, tenu un temps pour une sous-littérature, se charge dans la deuxième moitié du 20ème siècle d’une signification sociale, voire politique.

Vouloir vous entretenir d’une littérature à énigme, cela pourrait signifier remonter à l’Antiquité grecque et s’arrêter au personnage d’Œdipe, si des esprits avisés n’avaient montré qu’avec ce personnage mythologique, le dramaturge Sophocle ouvrait et refermait aussitôt toute possibilité d’action, dans la mesure où Œdipe est à la fois l’enquêteur, l’assassin, et d’une certaine manière la victime !

Bornons-nous donc à ce petit canton des lettres qu’on a d’abord nommé le roman judiciaire au 19ème siècle, puis le roman policier vers 1908, et le polar aux alentours de 1970. Pour en apprécier le charme, savoir comment il fonctionne, mais surtout pour voir comment, dans une perspective à la fois sociologique et historique, le roman policier raconte, au-delà d’une simple fiction, l’évolution même de la société.

 

Au temps du roman à énigme

Le Mystère de la chambre jaune, célèbre roman de Gaston Leroux paru en 1907, est un titre fondateur puisqu’il nous introduit dans la quintessence du roman à énigme. S’il est vrai que le roman policier a toujours pour règle d’écriture ce qu’on peut énoncer ainsi : ‘Le rôle du lecteur est de découvrir l’assassin, le rôle de l’auteur est de dérouter le lecteur’, le défi semble ici d’abord posé à l’auteur : comment va-t-il se tirer d’affaire pour résoudre l’impossible énigme ? Rappelons qu’après Gaston Leroux, ce thème de la chambre close a aiguisé la sagacité de nombre d’auteurs, même si la solution de cette énigme est toujours à peu près la même : si l’assassin n’a pas pu sortir de la pièce hermétiquement close, c’est qu’il ne s’y trouvait pas au moment du drame…

Le maître de l’indice est bien évidement Sherlock Holmes, né sous la plume de Conan Doyle en 1887, à qui nous ne manquerons pas d’opposer notre petit Rouletabille, le héros de la chambre jaune donc, qui, au lieu de se pencher sur une loupe pour examiner toute trace possible, préfère s’en remettre au bon bout de sa logique. C’est que nous, Français, sommes cartésiens et aimons la déduction, alors que les Anglais sont pragmatiques et s’en tiennent aux faits.

Les romans policiers de cette époque s’apparentent au roman populaire, avec ses coups de théâtre, ses rebondissements et ses effets de mélodrame. De Rouletabille, on aime son art de la déduction, mais aussi ses aventures, les risques qu’il assume, ses courses-poursuites… Du Belge Hercule Poirot, créé en 1927 par la grande prêtresse de l’énigme Agatha Christie, on n’envie ni les performances sportives ni le physique un peu ingrat, seulement sa capacité d’analyse. Notre plaisir alors est de nous attacher à une intrigue habilement conduite. De faire semblant, au fil de l’enquête, de pouvoir démêler une énigme dont nous savons bien qu’elle nous échappera et ne sera éclaircie qu’au dernier chapitre. Avec Agatha Christie, nous évoluons dans un monde apparemment tranquille, policé, aristocratique, où l’on prend le thé avec la distinction qui convient. Aux dernières pages du roman, Hercule Poirot réunira tous les suspects dans un beau salon victorien pour désigner le coupable, qui s’avouera vaincu sans esclandre. Un monde adorablement désuet.

En franchissant l’après-guerre, nous allons voir comment la règle du jeu et l’environnement social de ce roman dit policier vont changer. Et l’une des conséquences sera sans doute que le lecteur s’impliquera moins dans la résolution de l’énigme, car davantage retenu par les péripéties de l’action et les exploits physiques du détective nouvelle manière.

 

Le roman noir

Ils ont en quelque sorte débarqué avec les GI, ces héros de roman noir qui prendront vite place dans la collection Série noire fondée par Marcel Duhamel en 1945. Le héros, amateur de whisky et de ‘p’tites pépées’, va affronter des gangsters nés au temps de la prohibition. Leurs créateurs sont Peter Cheney, Dashiell Hammett (Le Faucon maltais), Chester Himes… Au plaisir du mystère succède le frisson, on parle de ‘thriller’ (to thrill : faire frémir). La cause première de l’action ne relève plus d’un intérêt personnel mais est liée au crime organisé. De fait, le lecteur se trouve moins tenté de participer à la résolution de l’énigme que, mis en situation de spectateur, d’apprécier la manière dont le héros saura affronter les ‘méchants’. La fiction apparaît comme le révélateur d’une violence viscérale de la société, violence que le roman policier s’était efforcé jusqu’alors d’estomper sous des règles implicites de bienséance. Et il revient jusqu’à la langue de porter, par la crudité du verbe, le témoignage de cette violence. Toutefois, les héros de ce type de roman, hormis leur goût somme toute excusable pour le bourbon et les jolies dames, n’en restent pas moins des personnages positifs, gardiens d’une certaine justice. L’action l’emporte certes sur la déduction, et l’exercice des muscles sur l’exercice de la logique, mais nos héros continuent toujours de poursuivre les gangsters, plus sans doute avec la désinvolture du héros de roman d’aventures qu’avec le sérieux professionnel du détective ou de l’inspecteur.

Un des avatars du roman noir américain, outre quelques émules français (Albert Simonin, José Giovanni) sera en Europe, et au temps de la guerre froide, le roman d’espionnage, souvent stéréotypé, qui trouvera une parodie dans San Antonio. Du ‘slang’ américain, on passe à un argot parisien, largement réinventé chez Frédéric Dard.

 

Le polar

Les trente dernières années du 20ème siècle ont vu le roman policier prendre, une fois de plus, un autre tour, avec une influence américaine toujours déterminante. C’est désormais la vie propre de l’auteur qui influe sur l’aventure qu’il raconte, parce qu’il a personnellement connu le milieu qu’il décrit, avec son cortège de misère, de racisme, d’alcoolisme. C’est le cas de ces auteurs de polars américains dont James Ellroy (L.A. confidential, Le Dahlia noir) est assurément la figure la plus emblématique. Le nouveau héros, flic ou privé, qui mène l’enquête ne se distingue guère, par sa propre violence ou ses propres déboires, de ceux qu’il vient traquer. C’est de cette manière que le roman policier change de nature et modifie son rapport au lecteur. Il ne prétend plus à l’analyse psychologique des personnages mais à une approche sociologique contemporaine. De même vient-il modifier la relation qu’il entretenait avec le lecteur car il ne l’invite plus à s’identifier au héros, désormais assez peu fréquentable. Radicalement pessimiste, le polar porte un regard noir sur le monde contemporain.

Serait-ce alors à dire qu’il n’y a plus de souci d’humanisme dans le monde des polars ? Remarquons en premier que les écrivains français qui se réclament de ce genre, tels Manchette ou Daeninckx, n’ont pas la noirceur foncière de leurs collègues américains. Ce courant revendique un statut romanesque à part entière, qui pourrait le rapprocher des romanciers du 19ème siècle, dans la mesure où ceux-ci voulaient porter un regard réaliste sur la société de leur temps. On pense également à Simenon, car lui aussi s’est livré à une peinture sans illusion des comportements humains.

À son tour, le polar français vise moins à faire la lumière sur les ‘petits business’ de voyous qu’à mettre en évidence des ramifications, des collusions mafieuses, des groupes d’intérêt qui ont pignon sur rue mais agissent dans l’ombre par l’intermédiaire d’hommes de main. Par là, il s’apparente à une littérature engagée, voire subversive. Ses héros se sentent investis d’une mission de vérité et de justice qui les fait entrer dans les eaux troubles de l’histoire, pour en dévoiler des pans honteux refoulés par la mémoire collective (la collaboration, par exemple) ou occultés par la raison d’État. Débrouiller l’imbroglio des pistes n’est plus sa seule raison d’être, il s’arroge tout autant le droit de porter un regard critique sur le monde contemporain.

 

Le choix entre les anciens et les modernes

Faut-il dès lors s’effrayer de cette évolution de la littérature à énigme qui pose le lecteur en spectateur d’une continuelle violence ? Faut-il choisir entre les formes anciennes et modernes ? À chacun de répondre. Notons cependant que le roman policier traditionnel continue de survivre, voire de se renouveler. Pensons aussi à la féminisation croissante du roman policier anglo-américain. Et célébrons la saga de ces détectives finalement attachants, avec qui il fait bon se retrouver à travers les livres, comme s’ils étaient de vieux copains.

Guy Dandurand
Prof. littérature française

Compte rendu d’une conférence prononcée au Rotary club Orléans-Beauce-Sologne ; texte complet paru dans Le Rotarien (mai 2007)

   
   
 
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